Appel à communication pour l' Ecole d'automne qui se tiendra du 15 au 17 novembre 2018 à Moscou

Thème de cette année :  Des réalités intraduisibles ? La traduction au prisme des sciences sociales de l’Antiquité à nos jours.

Conditions de soumission des projets de communications
L’école d’automne aura lieu à Moscou.
Les langues de l’école d’automne seront le français et le russe.
Les personnes désireuses d’y participer sont priées d’adresser un résumé de leur recherche empirique de 300 mots maximum ainsi qu’un CV succinct avant le 20 septembre 2018 aux adresses suivantes : pierre-louis.six[at]cnrs.fr et cefr.moscou[at]cnrs.fr.
Les résultats de la sélection des communications sera communiqué avant le 30 septembre 2018.
Les auteurs sélectionnés seront amenés à faire parvenir un texte, de 3 pages maximum, qui sera publié dans les actes de l’école d’automne.
Cette école s’adresse en priorité aux doctorants, post-doctorants, étudiants traducteurs ou jeunes traducteurs sans pour autant exclure d’autres candidats. La sélection des propositions sera fondée non seulement sur leur qualité, mais aussi sur la nécessité de mettre en cohérence l’ensemble présenté, selon des axes qui seront définis en fonction de ces propositions.
Modalités d’organisation de l’école d’automne
L’école prend en charge les frais de transport (vol aller-retour Union Européenne-Moscou), d’hébergement (4 nuits) et les déjeuners de 7 intervenants originaires de l’Union européenne et les frais de transport (vol aller-retour), d’hébergement (4 nuits) et les déjeuners de 7 intervenants russes, ukrainiens, biélorusses et moldaves.
Comité d’organisation de l’école d’automne : Nadezhda Buntman, Vera Milchina, Pierre-Louis Six, Myriam Truel, Larissa Zakharova.

             Des réalités intraduisibles ? La traduction au prisme des sciences sociales de l’Antiquité à nos jours

                                                      École d’automne

                                                  15-17 Novembre 2018

Dès les années 1920, La tâche du traducteur, réflexion engagée par Walter Benjamin et poursuivie au cours du XXème siècle par Antoine Berman dans son ouvrage L’épreuve de l’étranger, Henri Meschonnic dans Poétique du traduire mais aussi par Paul Ricœur dans son texte Sur la traduction posaient les enjeux littéraires et philosophiques de la traduction. La tâche du traducteur y était présentée tant comme un « travail de souvenir » que comme « un travail de deuil » : le traducteur n’a d’autre choix que de trahir, en admettant une nécessaire perte de sens par rapport au texte original. Par un travail parallèle et concurrent de souvenir, les quatre auteurs soulignaient le fait que le traducteur se doit de restituer le sens d’une œuvre, en prenant en compte ses absences, ses silences et ses sous-entendus.

L’idée de traduction comme épreuve et comme interprétation n’est pas sans faire écho à une réflexion qui traverse depuis plusieurs décennies les sciences humaines et sociales. La traduction ne saurait être un enjeu exclusivement linguistique ou littéraire, qui se résumerait simplement à transposer des écrits d’une langue à l’autre. Il y a certaines conditions sociales à la circulation internationale des livres et des idées et donc des obstacles matériels mais aussi symboliques à la traduction. De même, c’est l’idée d’une réappropriation et d’une relecture créative et discordante car nécessairement nouvelle des œuvres dans un contexte national différent de celui de leurs origines qui s’est aujourd’hui imposée. Enfin, plus trivialement, que ce soit quand il cite une œuvre étrangère ou bien quand il cherche à rendre compte de réalités étrangères, quand il fait le choix de traduire par une expression qu’il estime équivalente ou quand il s’ingénue à conserver un mot ou une expression sans les traduire, le chercheur fait face à des réalités quotidiennes qui lui semble bien souvent intraduisibles.

Inscrit dans le cadre de l’année franco-russe des Langues et des Littératures, cette école d’automne en sciences sociales propose d’utiliser la traduction comme point d’entrée d’une réflexion sur les sources, méthodes et théories en sciences sociales. Son ambition est d’aborder la question de la traduction d’un point de vue non exclusivement linguistique et littéraire. En rassemblant des chercheurs en sciences sociales et des traducteurs, l’enjeu sera d’engager une réflexion et un dialogue sur la traduction comprise tant comme un objet de recherche que comme une pratique. Restituer les mécanismes d’apparition de concepts et d’expressions nouvelles dans le domaine des sciences sociales, soulever la question de la difficulté à traduire certains textes et comprendre ce qu’elle nous révèle de l’importance de l’état des sciences sociales dans le pays de traduction, questionner les liens entre traduction et circulation des œuvres sont autant de questions que cette école d’automne souhaite aborder. Il s’agira notamment de s’interroger sur la manière dont l’apparition de nouveaux concepts introduits par les traducteurs change l’état théorique des sciences sociales dans le pays destinataire de la traduction et dans un mouvement parallèle comprendre comment la traduction de concepts amène également dans certains cas à la transformation des normes linguistiques.


La traduction peut être étudiée de multiples points de vue, qui feront l’objet de cette école d’automne : elle peut être abordée tant du point du vue d’un auteur ou d’une œuvre, d’un concept ou de sa circulation et diffusion d’un champ scientifique à un autre ou d’une discipline à l’autre. Les communications attendues pourront notamment porter sur les thématiques suivantes mais non exclusivement :

La traduction : sources, acteurs et enjeux en sciences sociales

Un point de départ à cette école d’automne pourrait être d’aborder la littérature et les traductions des textes comme sources, méthodes et objets de recherches. La littérature et les œuvres traduites sont depuis longtemps une source privilégiée pour les historiens des périodes les plus anciennes contraints par la limitation des sources à leur disposition mais aussi dans une période plus récente, par les historiens cherchant à trouver dans la littérature les sources de témoignages, refusant ainsi de réduire ces sources à un usage purement illustratif. C’est dans le champ de la sociologie que l’on trouve également un intérêt tout particulier pour les objets littéraires comme sources. En quoi le fait de prendre la littérature et la traduction comme sources impliquent des difficultés spécifiques pour les chercheurs et quelles réalités nouvelles du monde social elles permettent d’établir est une question qui mérite d’être posée.

La question de la traduction comme source en soulève rapidement d’autres, celle notamment du rapport entre traducteurs et chercheurs en sciences sociales. Tant l’apparition d’un métier spécialisé de traducteur que le rapport entre traducteurs et chercheurs en sciences sociales mais aussi la particularité de la place de ceux qui sont à la fois chercheurs en sciences sociales et traducteurs pourraient ainsi faire l’objet d’un questionnement. Si les questions de savoir qui traduit, qui publie et pourquoi mettent en jeu certains acteurs bien identifiés, l’accent pourrait être également mis sur le rôle de certaines institutions de conservation de la langue et leur rapport dans la promotion de nouveaux mots indigènes (dictionnaires, académies, revues, maisons d’édition). Mais c’est aussi une étude « par le bas » qui pourrait également être envisagée en s’intéressant plus spécifiquement à la traduction de l’argot, du jargon et des dialectes et de l’intérêt qu’ils suscitent tant pour les traducteurs que pour les chercheurs en sciences humaines et sociales.

• Œuvres non traduites et expressions intraduisibles

En s’intéressant à certains ouvrages, une réflexion pourrait s’engager sur la spécificité des œuvres non traduites et des obstacles à la traduction qu’ils soient politiques, culturels ou scientifiques. Cette perspective permettrait d’insister sur les résistances à la traduction et aux absences de certaines œuvres dans des champs scientifiques nationaux. Que l’on se souvienne de la découverte tardive des œuvres de Norbert Elias et de Georges Simmel en France ou encore de la diffusion tardive de Michel Foucault et Pierre Bourdieu dans la Russie contemporaine du fait de la censure durant la période soviétique, ces diffusions d’un champ scientifique national à un autre mais aussi d’une discipline à l’autre interrogent sur les conditions nécessaires et les canaux de la diffusion des œuvres et des idées.

Ces œuvres non traduites invitent spontanément à réfléchir également aux concepts et expressions intraduisibles. Que ce soit au niveau de la catégorisation du temps pour les historiens (Avant-Garde, Perestroïka), au niveau de l’étude des concepts chez les philosophes (Dasein, Parrhesia) mais aussi dans l’analyse de certaines pratiques sociales chez les sociologues (le blat), la variété des exemples montre les difficultés que pose certains termes indépendamment des disciplines dans lesquelles ils sont utilisés. Ils nous donnent à voir la spécificité d’un contexte social et culturel, invitant tant les traducteurs que les chercheurs en sciences sociales à engager un jeu de négociation entre différents contextes, un travail de description et d’explication qui accompagne la traduction de l’intraduisible.

La distinction entre traduction littéraire et traduction scientifique peut également faire l’objet d’un questionnement quant au rapport distinct qu’elles entretiennent avec la forme et le fond. Si les exemples emblématiques du roman La Disparition de Georges Perec et le livre de poésie combinatoire Cent mille milliards de poème de Raymond Queneau sont souvent mobilisés pour illustrer comment la traduction littéraire doit chercher parfois à traduire un projet ou une idée de départ, en creux, c’est l’importance des concepts dans la traduction scientifique qui peut être mis en avant et aider à saisir les enjeux spécifiques de la traduction de genres distincts.

• Traduction et circulation des œuvres et des concepts dans la longue durée

C’est enfin une étude sur la circulation des savoirs et des écrits en Europe dans la longue durée qui pourrait être engagée et incite à un questionnement sur la diffusion de certains concepts en sciences sociales d’une discipline à l’autre et d’un champ national à un autre. On peut ici penser à la question du caractère transposable des méthodes et comment l’application d’un cadre d’analyse dans un contexte différent de celui de son origine pose problème mais peut permettre également de mettre en lumière des réalités nouvelles du monde social.

Un enjeu spécifique pourrait être enfin de s’intéresser à la traduction des classiques ou les « grandes œuvres » des sciences sociales et à leur circulation. Certes, la question de « s’attaquer » à la traduction d’un classique pointe le défi de posséder les connaissances nécessaires d’une discipline et d’un auteur pour traduire. Mais la traduction des grandes œuvres introduit également la question de savoir comment la traduction participe à la canonisation de certains œuvres en sciences sociales et à la construction de leur autorité et de leur hégémonie dans une discipline à un échelon international. 

De ce point de vue, les traductions successives et multiples de certaines œuvres classiques pourraient permettre de saisir non seulement les motivations de leurs traducteurs souvent marquées par une insatisfaction par rapport à la traduction existante mais aussi poser la question de la réception de différentes traductions d’une seule et même œuvre. Les études portant sur la traduction de certains classiques en différentes langues sont ainsi les bienvenues. Comprendre quelle est la traduction d’une œuvre faisant autorité et en quoi certaines nouvelles traductions des classiques peuvent parfois apparaître comme des échecs serait à nouveau une manière de poser la question de réalités intraduisibles.